L'art de questionner

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Psychologie & comportements

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Il existe une compétence discrète, presque invisible, que l’on sous-estime parce qu’elle semble si simple : poser une question.

Pourtant, derrière ce geste apparemment anodin se cache un art. Un territoire immense où se jouent la compréhension, la relation, la découverte, et parfois même la transformation. Questionner, ce n’est pas seulement chercher une réponse : c’est ouvrir un espace où quelque chose de nouveau peut naître.

Nous passons notre vie à interroger le monde : les autres, les événements, nos choix, nos émotions. Mais la plupart du temps, nos questions sont fermées, rapides, utilitaires : elles visent à confirmer ce que nous pensons déjà. Elles éclairent mal, ou seulement ce que nous avons envie de voir. L’art de questionner, lui, va plus loin : il ne valide pas l’existant, il le déploie.

Un coach me disait un jour : « Les questions sont des clés. Mais encore faut-il choisir la porte. » Certains questions ouvrent. D’autres enferment. Certaines rassurent, d’autres bousculent. Certaines connectent, d’autres jugent. Ce n’est jamais la question seule qui agit, mais l’intention qui la porte et l’espace dans lequel on la dépose.

Dans beaucoup de conversations, nous utilisons les questions pour orienter l’autre, voire l’amener à penser comme nous. « Tu ne crois pas que tu devrais… ? » ; « Tu ne penses pas qu’il a exagéré ? » ; « Tu es sûr que c’est une bonne idée ? ». Ce ne sont pas des questions. Ce sont des réponses déguisées. Elles ferment la réflexion. Elles disent : « J’ai raison, rejoins-moi. » L’art de questionner, au contraire, suspend le jugement. Il crée une zone neutre où chacun peut explorer.

Le premier secret est celui-ci : une bonne question n’est pas faite pour mener quelque part. Elle est faite pour ouvrir. Les plus puissantes ne guident pas : elles offrent un espace. Elles invitent à regarder autrement. À déplacer son regard, même d’un millimètre. Parfois, ce petit décalage suffit à tout changer.

J’ai en tête un dirigeant arrivé en séance avec une certitude : « Mon équipe ne veut pas évoluer. Je dois serrer la vis. » Il cherchait des solutions, des outils de contrôle. Mais, au lieu de valider son idée, je lui ai posé une question : « Et si ce n’était pas une question de volonté, mais de peur ? » Ce simple glissement l’a obligé à envisager d’autres hypothèses. Il est passé d’une logique d’autorité à une logique d’exploration. La semaine suivante, il avait engagé un dialogue nouveau avec son équipe. Rien n’avait changé… mais tout avait basculé.

Le pouvoir d’une question est de créer du mouvement. Non pas à l’extérieur, mais à l’intérieur. Une bonne question n’a pas nécessairement de réponse immédiate. Elle travaille. Elle infuse. Elle revient. Elle accompagne comme un fil invisible. Certaines questions deviennent des boussoles que l’on garde des années.

Pourtant, interroger n’est pas naturel. Nos réflexes nous poussent à conseiller, analyser, résoudre. En entreprise, on valorise la réponse, pas la question. Celui qui questionne peut être perçu comme lent, naïf, incertain. Mais, si l’on regarde de près, ceux qui transforment réellement les organisations — les leaders, les coachs, les pionniers — ne sont pas ceux qui affirment le plus fort. Ce sont ceux qui, face à l’évidence, savent dire : « Et si… ? »

L’art de questionner demande d’abord une posture : celle de la curiosité. Une curiosité sincère, non stratégique. Quand on pose une question en ayant déjà la réponse en tête, l’autre le sent immédiatement. Il cesse d’explorer. Au contraire, lorsque la curiosité est réelle, alors le questionnement devient une aventure partagée. On avance côte à côte, sans savoir où l’on va. C’est la plus belle forme de conversation.

Cela suppose d’accepter de ne pas savoir. Voilà peut-être le plus grand défi : renoncer à l’expertise immédiate, laisser tomber le rôle de celui qui sait. Questionner, c’est accepter de marcher dans le brouillard. De s’autoriser à être dans l’inconnu. Pour beaucoup, c’est vertigineux. Pourtant, c’est là que réside le potentiel du vivant : dans ce qui n’est pas encore écrit.

Toutes les questions ne se valent pas. Certaines ouvrent l’esprit ; d’autres ferment le chemin. Les questions fermées (« Est-ce que tu vas bien ? ») n’offrent que deux issues, oui ou non. Les questions profondes, elles, invitent au récit : « Qu’est-ce qui se passe pour toi en ce moment ? » ; « Qu’est-ce qui t’importe vraiment ? » ; « Qu’essayes-tu de protéger ? » Ce sont des questions qui révèlent. Elles ne cherchent pas une vérité universelle, mais une vérité intime.

L’art de questionner, c’est aussi apprendre à écouter ce qui émerge. La question n’est pas le centre. Ce qui compte, c’est ce qu’elle réveille. Interroger sans écouter est une forme de violence. L’écoute n’est pas passive ; elle est active, engagée. Elle dit : « Je suis là, avec toi. » Quand une question est suivie d’un vrai silence, d’une présence, alors la parole peut se déployer.

Dans une équipe, cet art change tout. On passe de la confrontation à l’exploration. Au lieu de débattre pour savoir qui a raison, on cherche à comprendre ce qui se joue. La question devient un pont. Elle relie, elle apaise, elle permet de construire ensemble. Une équipe qui sait questionner devient une équipe qui apprend. Elle ne prend plus ses certitudes pour des absolus ; elle les examine. Elle progresse, non par injonction, mais par curiosité.

Il existe des questions qui transforment : « De quoi as-tu besoin ? », « Qu’est-ce qui est essentiel ici ? », « Qu’est-ce que tu essayes d’éviter ? », « Qu’est-ce que cette situation t’apprend sur toi ? » Elles invitent à descendre sous la surface, à toucher les motivations, les peurs, les désirs. Elles rendent la parole plus vraie.

Parfois, la meilleure question est celle qu’on ne pose pas. Celle que l’on garde, par respect, parce que l’autre n’est pas prêt. Questionner, ce n’est pas fouiller. C’est offrir. Il faut sentir le bon moment. Comme en musique : la note juste est celle qui arrive au bon endroit, au bon instant. Une question posée trop tôt peut blesser. Posée trop tard, elle se dissout.

L’art de questionner demande donc de la finesse, de la patience, et une qualité rare : la bienveillance exigeante. On questionne pour accompagner l’autre vers sa propre clarté, pas pour démontrer sa capacité à percer les défenses.

Au fond, questionner est un acte de confiance.
Confiance dans l’autre — dans sa capacité à trouver ses réponses.
Confiance dans le processus — dans le fait que la vérité émergera.
Confiance dans la relation — dans ce lien suffisamment solide pour accueillir l’inconnu.

Dans un monde saturé de certitudes rapides, l’art de questionner est une résistance. Il remet du vivant là où il n’y a plus que des automatismes. Il rend possible l’émergence de ce qui n’avait pas encore été pensé.

Peut-être est-ce cela, le cœur du coaching, du leadership, et de la relation humaine : non pas apporter des réponses, mais offrir des questions qui révèlent.

Parce qu’au fond, ce ne sont pas les réponses qui nous transforment.
Ce sont les questions que nous acceptons de laisser travailler en nous.

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