
Nous aimons croire que nous décidons avec logique, méthode, discernement. Que nous évaluons chaque situation avec objectivité, comme un scientifique qui observe une expérience.
Mais la vérité est plus subtile : notre cerveau n’est pas une salle blanche. C’est un théâtre. Des milliers de scripts y sont joués en continu, mêlant émotions, souvenirs, habitudes, peur, désir. Ce théâtre invisible, ce sont les biais cognitifs — ces raccourcis automatiques qui nous font parfois aller vite… mais pas toujours bien.
Ils sont inscrits dans notre architecture mentale depuis toujours. Autrefois, ils nous aidaient à survivre : réagir vite pour éviter le danger, suivre le groupe pour rester en sécurité.
Aujourd’hui, ils peuvent saboter nos décisions. Les reconnaître, c’est déjà les affaiblir.
Imaginez : vous lancez un projet. Vous avez passé des mois à l’élaborer, et vous y avez mis votre énergie, vos nuits, votre cœur. Puis arrivent les premiers retours. Ils sont mitigés. Quelques signaux rouges, quelques chiffres décevants. Pourtant, vous continuez. Vous insistez. Vous vous dites que ça va finir par marcher.
Bienvenue dans le biais d’engagement.
Plus on a investi dans quelque chose, plus il devient difficile d’y renoncer — même lorsque les faits disent l’inverse.
Pour le déjouer, il faut apprendre à se poser cette question simple :
« Si je n’avais encore rien investi, est-ce que je recommencerais ? »
Parfois, la seule façon d’avancer est d’accepter de s’arrêter.
Un autre piège courant nous attend au tournant : le biais de confirmation.
Nous pensons chercher des preuves… alors que nous cherchons surtout à confirmer ce que nous croyons déjà.
Que ce soit dans un recrutement, un changement stratégique, une nouvelle relation ou une intuition forte, nous sélectionnons naturellement les informations qui nous arrangent — et nous ignorons les autres.
C’est comme regarder la route avec un œil fermé : tout semble clair, mais la moitié du paysage a disparu.
Pour le contourner, il faut volontairement aller chercher la contradiction : inviter un avis opposé, questionner nos certitudes, examiner ce qui ne colle pas.
Le vrai courage n’est pas de défendre son point de vue — mais de le mettre en danger.
Vient ensuite le biais d’ancrage.
La première information que l’on reçoit agit comme un poids qui nous retient.
Elle influence tout le reste.
Si l’on vous dit qu’un collaborateur est « difficile », vous serez tenté d’interpréter chacun de ses comportements à travers ce filtre.
Si, lors d’une négociation, l’autre partie ouvre avec un prix très haut, tout le reste de la discussion se jouera autour de cet ancrage initial.
Pour le dépasser, il faut cultiver un réflexe simple : revenir à zéro.
Se demander : « Que verrais-je si je n’avais pas entendu cette première information ? »
C’est une façon d’essuyer la vitre avant de regarder.
Et puis il y a le biais de disponibilité.
Nous accordons plus d’importance à ce qui est facile à se rappeler — ce qui est récent, marquant, émotionnel.
Si un avion s’écrase et fait la une, nous devenons soudain frileux à l’idée de voler — alors que les statistiques n’ont pas changé.
En entreprise, cela se traduit par des peurs disproportionnées : un client s’énerve une fois, et l’on décide de revoir toute la stratégie de relation client.
Pour le déjouer, il faut réintroduire les données, le factuel, le temps long.
Tous ces biais ont un point commun : ils simplifient la réalité. Ils nous protègent du doute — mais au prix de la lucidité.
Les leaders qui décident juste ne sont pas ceux qui n’ont pas de biais. Ce sont ceux qui ont appris à les apprivoiser.
Car nos biais parlent de nous : de nos fragilités, de nos préférences, de nos histoires.
Les regarder avec honnêteté, c’est développer une forme de maturité intérieure.
Alors, comment les déjouer ?
Pas en cherchant à les éliminer — c’est impossible.
Mais en les éclairant :
Décider est moins un acte de contrôle qu’un acte d’écoute — écoute du réel, écoute de soi, écoute des autres.
Nos biais sont comme des ombres. Ils nous accompagnent. On ne peut pas les faire disparaître. Mais on peut apprendre à les reconnaître, à marcher avec eux, en pleine lumière.
Parce qu’au fond, la plus grande compétence décisionnelle n’est pas d’être rationnel. C’est d’être conscient.
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